Le 5 octobre, Le Monde a mis des chiffres sur une colère qui monte depuis l’été. Sur les 138 pays où YouTube partage ses revenus publicitaires avec les créateurs, 14 seulement sont africains. Un seul se trouve en Afrique francophone subsaharienne : le Sénégal (chiffres relayés par SenePlus).
Pour toucher sa part des recettes publicitaires, un créateur doit avoir sa chaîne dans un pays couvert par le Programme Partenaire YouTube. La liste publiée par Google compte le Sénégal, le Nigeria, le Ghana, le Kenya ou l’Afrique du Sud. On n’y trouve ni la Côte d’Ivoire, ni le Cameroun, ni la RDC.
Pour un artiste installé dans l’un de ces pays, la conséquence est directe. Davy Lessouga, qui dirige l’Afrique francophone chez Believe, le dit sans détour : que le clip cumule 10 000 vues ou 100 millions, le chanteur ne touche rien.
177 millions de vues, moins de 1 000 euros
« Coup du marteau » parle de lui-même. Sorti fin 2023, juste avant la CAN, le titre ivoirien a dépassé les 177 millions de vues. Plus de la moitié venaient d’Afrique, pour moins de 1 000 euros de revenus au total, l’argent étant arrivé presque entièrement des écoutes hors du continent.
Figurer dans le programme ne règle pas tout. Toujours selon Davy Lessouga, mille vues rapportent deux fois plus au Nigeria qu’au Sénégal, et dix fois plus en Afrique du Sud, où les annonceurs sont plus nombreux. Digital Business Africa donne la même lecture pour le Sénégal : un pouvoir d’achat faible et des recettes publicitaires limitées.
Les artistes sortent du silence
Tiakola a ouvert le débat dès juin chez Sally, en dénonçant une monétisation inaccessible à une grande partie du continent (RTBF). Il a aussi publié son dernier clip uniquement sur X pour protester (Seneweb). Le 16 septembre, c’est le rappeur ivoirien Himra qui a relancé la discussion sur Facebook : « Je veux mon djai », a-t-il écrit, en nouchi (Afrik.com). Son compatriote Suspect 95 va plus loin et voit dans cette exclusion une façon de dire aux artistes qu’ils ne valent rien.
L’enjeu dépasse l’humeur des artistes. YouTube est de loin la première plateforme d’écoute musicale du continent. Selon les chiffres cités par la RTBF, les artistes francophones certifiés viennent surtout de la RDC (48 %) et de la Côte d’Ivoire (28 %), deux pays absents du programme. Le Sénégal n’en représente que 5 %. Warner Music juge que la non-monétisation de ces territoires crée un important manque à gagner.
À Abidjan, les institutions s’en mêlent. Le gouvernement ivoirien a fait de la monétisation des contenus numériques l’une de ses priorités pour 2026, et la ministre de la Culture, Françoise Remarck, annonce la venue prochaine de Meta pour en discuter, avec la même démarche promise à YouTube.
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YouTube en Haïti ?
Haïti ne figure pas non plus sur la liste de Google, alors que la République dominicaine, la Jamaïque, Porto Rico, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane française y sont. Côté artistes haïtiens, nous n’avons pas relevé de prise de position publique comparable à celles de Himra ou de Tiakola.
La géographie de l’industrie l’explique peut-être en partie. Le konpa a pris racine en Floride : dès 2016, WLRN se demandait si Miami n’en était pas devenue la capitale. Beaucoup d’artistes et de groupes vivent aux États-Unis, et il est probable que ceux qui veulent encaisser les revenus de YouTube passent par une société américaine, une LLC, pour la chaîne, le label et les droits. C’est une hypothèse, que nous ne pouvons pas appuyer sur des chiffres. Créer une entité juridique dans un pays éligible fait d’ailleurs partie des solutions citées par Les Afriques pour les créateurs africains.
Ce contournement a un prix. Dans sa tribune pour Ayibo Post, Barnabé François rappelle que les artistes haïtiens qui monétisent leur travail passent par des structures étrangères, et que leurs redevances sont déclarées et taxées là où ils résident. La musique haïtienne s’entend partout. Son argent se compte ailleurs.
Ce qu’il reste aux artistes
Pour l’instant, les artistes se tournent vers un label ou un distributeur à l’étranger, vers les marques et vers la scène. Certains montent une structure juridique dans un pays éligible. Aucune de ces voies n’est à la portée de tous.
La question reste entière : quand le public d’un pays écoute en masse, la plateforme qui en profite doit-elle verser quelque chose aux artistes qui y vivent ? Pour l’instant, la réponse est non. Les vues continuent de venir d’Abidjan, de Kinshasa ou de Port-au-Prince, et l’argent d’ailleurs.

