Prendre les taptaps à Port-au-Prince aujourd’hui, c’est souvent s’entasser dans une camionnette rouillée, sans confort ni vraie sécurité. Ça n’a pas toujours été le cas. Avant les années 2000, le taptap haïtien avait une autre allure : soigné, coloré, pensé pour le passager. Retour sur ce qui a changé, et pourquoi.
L’époque du bwafouye, quand le taptap était fait pour durer
Avant le tournant des années 2000, le taptap classique partait d’un châssis neuf, Dodge, Ford ou Chevrolet, sur lequel des charpentiers et des ébénistes montaient une carrosserie en bois dur. Le travail prenait du temps, mais le résultat tenait la route.
À l’intérieur, tout était pensé pour le confort du passager. Les bancs n’étaient pas de simples planches : ils étaient garnis de mousse et recouverts de cuir synthétique. Six sonnettes alignées le long des bancs permettaient de signaler son arrêt sans crier, et un éclairage intérieur éclairait le fond de la cabine le soir. Une plaque en bois peinte à la main, fixée sur le toit, indiquait le trajet, Centre-Ville–Pétion-Ville, Delmas, et ainsi de suite.
Par-dessus tout ça, des fresques colorées, des versets bibliques et des peintures populaires, réalisées par des artistes de métier. Le taptap n’était pas qu’un moyen de transport : c’était aussi une carte de visite pour son propriétaire.
Le tournant : l’arrivée massive des véhicules d’occasion
Fin des années 1990, début des années 2000, la crise économique et l’ouverture des marchés à l’importation ont changé la donne. Les véhicules américains d’occasion, les « machindezyèm men » ou « machin pèpè », sont arrivés en masse et ont rendu le taptap bwafouye trop coûteux à produire.
Pour aller plus vite et coûter moins cher, l’assemblage artisanal a cédé la place à des soudures rapides sur des pick-ups déjà usés. Les ateliers d’ébénisterie ont fermé un à un. En quelques années, les bancs rembourrés ont disparu, les sonnettes aussi, et l’espace à bord s’est réduit au strict minimum.
Les Taptaps de nos jours : Ce que ce changement révèle
Ce basculement du bois vers la tôle raconte plusieurs choses à la fois. D’abord, une précarité économique qui empêche les propriétaires d’investir dans du neuf ou dans un entretien régulier pour les taptaps : on roule jusqu’à la panne. Ensuite, une perte concrète, celle des fresques et du travail du bois qui donnaient au taptap son identité visuelle dans les rues de la capitale. Et enfin, un vide côté État : sans contrôle technique ni encadrement des itinéraires, la sécurité des passagers dépend surtout de la chance.
Aux Cayes, une autre histoire
La capitale a largement perdu cette bataille, mais tout n’est pas uniforme dans le pays. Aux Cayes notamment, certains propriétaires continuent d’entretenir de vrais taptaps artisanaux : bois travaillé, rembourrage soigné, fresques encore vives. Le savoir-faire n’a pas disparu, il s’est simplement déplacé loin des grands centres urbains.
Ce qu’il en reste
Comparer les taptaps métropolitains d’aujourd’hui à ceux d’avant les années 2000, c’est mesurer un vrai recul en matière de confort et de sécurité pour les passagers. La débrouille a permis de maintenir la mobilité malgré les crises successives, mais elle a un coût : celui d’un patrimoine artisanal qui s’efface faute d’entretien, de moyens et de régulation.

