Le cinéma peut-il devenir un véritable outil de transmission culturelle ? À Jacmel, la réponse s’écrit déjà à travers le regard de trente jeunes passionnés. Pour sa quatrième édition, le Programme de Développement de la Formation Documentaire (PDFD) a franchi une étape historique en quittant pour la première fois Port-au-Prince pour s’installer dans la cité créative de Jacmel. Une décentralisation porteuse d’espoir, placée sous le thème « Jacmel, mémoires vivantes », qui offre à une nouvelle génération l’opportunité de découvrir les fondements du cinéma documentaire tout en s’appropriant le patrimoine de sa communauté.
Bien plus qu’un simple changement de décor, cette édition marque une nouvelle vision de la formation audiovisuelle en Haïti : celle d’un cinéma qui va à la rencontre des territoires, de leurs habitants et de leurs histoires.
Une première expérience qui transforme le regard
Pour la majorité des trente participants, cette immersion constituait un premier contact avec les métiers du documentaire. Caméra, prise de son, écriture, réalisation, montage… chaque atelier ouvrait les portes d’un univers jusque-là inconnu.
Mais c’est surtout le thème de cette édition qui a profondément marqué les apprentis cinéastes.
« Il ne s’agissait pas seulement d’apprendre à faire des images. Ils ont compris qu’ils pouvaient raconter leur propre histoire, documenter leur quotidien et devenir les premiers cinéastes à filmer leur communauté de l’intérieur », explique Ralphden Laurent, membre de l’équipe pédagogique.
Cette prise de conscience a rapidement transformé la formation en une véritable aventure humaine où la technique est devenue un moyen au service de la mémoire collective.
Apprendre en faisant, malgré les défis
Condensée sur quelques semaines intensives, la formation imposait un rythme soutenu. Assimiler simultanément les bases théoriques, manipuler une caméra, enregistrer un son de qualité puis réaliser un premier montage représentait un véritable défi pour des débutants.
Pourtant, les jeunes ont rapidement adopté une méthode simple : apprendre par la pratique.
Les erreurs sont devenues des occasions de progresser, les exercices se sont multipliés sur le terrain et l’esprit d’équipe a joué un rôle déterminant dans leur évolution. Tournage après tournage, chacun a gagné en assurance, découvrant que le documentaire se construit autant par l’écoute que par la maîtrise technique.
Le jour où une voix a bouleversé toute une salle
Parmi les nombreux souvenirs de cette promotion 2026, un moment reste gravé dans toutes les mémoires.
Lors d’une séance d’écoute des rushes sonores, un groupe avait enregistré le témoignage d’un artisan jacmélien âgé racontant, avec une émotion palpable, les secrets de fabrication des célèbres masques en papier mâché.
Dans le silence de la salle, chacun écoutait cette voix fragile transmettre un savoir précieux.
Les émotions ont rapidement gagné les participants.
À cet instant, beaucoup ont compris que sans des initiatives comme le PDFD, une partie de cette mémoire risquait tout simplement de disparaître avec le temps.
Le documentaire comme outil de préservation culturelle
Si Jacmel est reconnue pour la richesse de son patrimoine matériel et immatériel, celui-ci ne peut survivre sans l’engagement des nouvelles générations.
Le cinéma documentaire apparaît alors comme un formidable pont entre le passé et l’avenir.
En donnant à ces jeunes les moyens de raconter leur ville, le programme les transforme en véritables gardiens de leur héritage. Leur regard devient un outil de transmission capable de préserver les traditions, les récits et les savoir-faire qui façonnent l’identité jacmélienne.
Une communauté qui répond présente
L’accueil réservé aux apprentis documentaristes a largement dépassé les attentes.
Au début, la présence de caméras, de micros et de perches dans les rues suscitait la curiosité. Très vite, les habitants se sont prêtés au jeu.
Les anciens ont accepté de raconter leurs souvenirs, leurs luttes et leurs traditions, heureux de constater que la nouvelle génération s’intéressait sincèrement à leur histoire.
Au fil des rencontres, une véritable dynamique de transmission s’est installée dans plusieurs quartiers de Jacmel, transformant chaque tournage en moment d’échange entre les générations.
La formation est terminée, le travail commence
Si les attestations ont été remises, le projet, lui, est loin d’être achevé.
Les participants poursuivent actuellement la réalisation d’un documentaire consacré à la mémoire collective de Jacmel.
Cette nouvelle étape constitue leur véritable laboratoire d’apprentissage.
Encadrés par les formateurs, ils continuent de tourner, d’expérimenter, de corriger leurs erreurs et de monter leurs images afin de consolider les compétences acquises durant la formation.
L’accompagnement se poursuit également grâce à la mise à disposition du matériel audiovisuel et des espaces de travail, permettant aux jeunes de gagner progressivement en autonomie.
Une première à Jacmel avant les festivals
L’objectif est désormais clair : offrir au public une première officielle à Jacmel d’ici la fin de l’année 2026.
La projection réunira les familles, les habitants et tous ceux qui ont contribué au projet.
Une caravane de projections en plein air est également envisagée dans différents quartiers afin que les films reviennent d’abord aux communautés qui les ont inspirés.
Par la suite, les documentaires devraient être proposés dans plusieurs festivals en Haïti et à l’international, avec l’ambition de faire rayonner le talent des jeunes cinéastes jacméliens bien au-delà des frontières.
Un pari réussi pour l’avenir du cinéma haïtien à Jacmel
Cette quatrième édition démontre que le talent ne se concentre pas uniquement dans la capitale.
En choisissant Jacmel pour inaugurer cette nouvelle étape de son développement, le PDFD affirme qu’il existe partout en Haïti une jeunesse prête à raconter son territoire dès lors qu’on lui en donne les moyens.
Au-delà de l’apprentissage technique, cette expérience rappelle qu’un documentaire peut devenir un acte de mémoire, un outil de transmission et un levier de développement culturel.
Pour les responsables du programme, cette édition confirme également une conviction forte : le renouveau du cinéma haïtien passera par une véritable décentralisation de la formation et par un accompagnement durable des jeunes créateurs.
Soutenir ces trente documentaristes aujourd’hui, c’est investir dans une génération capable de préserver la mémoire de son territoire tout en écrivant une nouvelle page du cinéma haïtien.
À Jacmel, la caméra n’est plus seulement un outil de création. Elle est devenue un instrument de transmission, de fierté et d’avenir.