Du Cap-Haïtien au reste du pays : avec sa 7e édition, ARDE veut changer la manière de parler d’entrepreneuriat en Haïti

Business/Économie Buzz the Magazine

Au Cap-Haïtien, la 7e édition de l’initiative « À la rencontre des entrepreneurs » (ARDE) a choisi de poser une question qui dépasse largement le parcours individuel des entrepreneurs : quelles réformes politiques et législatives faut-il pour construire un véritable écosystème entrepreneurial en Haïti ? Portée par Mache Lokal Nò, la rencontre entend désormais inscrire le dialogue entre entrepreneurs, institutions, secteur privé, universités et structures d’accompagnement dans la durée.

Dans le Nord d’Haïti, les idées ne manquent pas. Des jeunes lancent des activités, développent des entreprises, prennent des risques et cherchent, souvent avec des moyens limités, à transformer leurs compétences en opportunités économiques.

Mais entre avoir une idée et parvenir à bâtir une entreprise capable de durer, les obstacles sont nombreux.

C’est précisément à partir de cette réalité qu’est née « À la rencontre des entrepreneurs », plus connue sous l’acronyme ARDE. Portée par Mache Lokal Nò, l’initiative veut offrir un espace où entrepreneurs, professionnels, étudiants, institutions et autres acteurs de l’écosystème peuvent se rencontrer, échanger et réfléchir ensemble aux conditions nécessaires au développement de l’entrepreneuriat en Haïti.

Après six éditions, la septième a marqué une évolution importante dans le positionnement de l’événement. Il n’était plus seulement question de parler de motivation, de création d’entreprise ou de réussite individuelle. Le débat s’est déplacé vers une question plus structurelle : « Entreprendre en Haïti : quelles réformes politiques et législatives pour bâtir un véritable écosystème entrepreneurial ? »

Quand la résilience ne suffit plus

Pendant longtemps, le discours sur l’entrepreneuriat en Haïti s’est beaucoup appuyé sur la résilience. Une qualité devenue presque incontournable dans un environnement marqué par les difficultés économiques, l’instabilité et les contraintes quotidiennes.

Mais pour les organisateurs d’ARDE, cette résilience ne peut pas constituer une réponse permanente aux faiblesses de l’environnement entrepreneurial.

Un entrepreneur peut disposer d’une bonne idée, d’une équipe compétente et d’une stratégie solide. Il reste pourtant dépendant d’un ensemble de facteurs qui échappent largement à son contrôle : formalités administratives, accès au financement, fiscalité, infrastructures, accès aux marchés et stabilité du cadre économique.

La question posée par cette septième édition est donc simple, mais fondamentale : que peut-on demander aux entrepreneurs si l’environnement dans lequel ils doivent évoluer ne leur permet pas de se développer ?

Les échanges ont notamment mis en évidence les difficultés liées à la création et à la formalisation des entreprises, au financement des petites structures, à l’accès aux marchés et à l’accompagnement des entrepreneurs.

À cela s’ajoute un problème moins visible, mais tout aussi important : l’accès à l’information.

Avoir une idée ou un potentiel ne signifie pas nécessairement savoir comment structurer une entreprise, quelles démarches entreprendre, vers quelles institutions se tourner ou comment franchir les différentes étapes de développement.

Simplifier avant de vouloir faire grandir

Pour les participants et organisateurs, l’une des priorités consiste à rendre l’environnement entrepreneurial plus lisible.

Créer et formaliser une entreprise devrait pouvoir se faire à travers des procédures compréhensibles, avec des coûts et des délais clairement identifiés. Un cadre trop complexe ou imprévisible peut décourager l’investissement et, dans certains cas, favoriser le maintien d’activités dans l’informel.

La fiscalité fait également partie des sujets soulevés. L’enjeu n’est pas, selon les organisateurs, d’accorder des privilèges aux entrepreneurs, mais de réfléchir à des règles davantage adaptées aux réalités des petites et moyennes entreprises.

L’accès au financement constitue un autre chantier majeur. Pour les jeunes entrepreneurs et les petites entreprises, trouver les ressources nécessaires pour démarrer ou franchir une nouvelle étape reste souvent difficile.

À cela s’ajoute la nécessité de faciliter, lorsque cela est possible, l’accès des petites entreprises aux marchés publics et privés.

L’idée qui traverse ces différentes propositions est celle d’un environnement plus simple, plus prévisible et mieux adapté aux différentes catégories d’entreprises.

Passer du constat aux responsabilités partagées

L’un des enseignements de cette septième édition est aussi la volonté de ne pas rester uniquement dans le diagnostic.

Les échanges entre intervenants et participants ont permis de partir de situations concrètes vécues par des entrepreneurs. Les participants ont posé des questions, partagé leurs expériences et proposé des pistes.

Cette dynamique a fait émerger une conviction : la construction d’un écosystème entrepreneurial ne peut pas reposer sur les entrepreneurs seuls.

Les institutions publiques, les collectivités, le secteur privé, les universités, les investisseurs, les structures d’accompagnement et les entrepreneurs ont chacun un rôle à jouer.

Cette approche marque une évolution dans le discours porté par ARDE. L’événement ne cherche plus seulement à expliquer aux entrepreneurs comment mieux entreprendre. Il cherche également à créer un espace pour interroger les règles et les structures qui encadrent leur activité.

Un événement qui veut laisser quelque chose après l’événement

Pour Mache Lokal Nò, la réussite d’ARDE ne se mesure pas uniquement au nombre de participants ou à la qualité des interventions.

Une rencontre doit pouvoir produire quelque chose après sa clôture : une collaboration, un contact, une idée, un projet, une opportunité ou simplement une nouvelle manière de comprendre les réalités de l’entrepreneuriat.

La septième édition aurait ainsi permis de renforcer les connexions entre différents profils et de mettre publiquement sur la table la question de l’environnement politique et législatif des entreprises.

Mais les organisateurs reconnaissent eux-mêmes les limites d’un rendez-vous annuel.

« Un événement annuel ne peut pas résoudre à lui seul les problèmes de l’écosystème. »

D’où l’importance accordée à la création d’espaces permanents de dialogue entre entrepreneurs et institutions.

Vers un écosystème moins fragmenté

Cette volonté de créer des connexions constitue probablement l’un des fils conducteurs de la vision portée par ARDE.

Dans le modèle souhaité par ses organisateurs, un jeune qui possède une idée ne devrait pas avoir à chercher seul pendant des mois pour savoir où obtenir une formation, un accompagnement, une orientation ou un financement.

L’objectif est de parvenir progressivement à un environnement dans lequel les différents acteurs sont davantage connectés et où les entrepreneurs peuvent identifier plus facilement les ressources disponibles.

À terme, l’ambition est également de voir davantage d’entreprises haïtiennes franchir le stade de la simple activité de subsistance pour devenir des structures capables de grandir, de créer des emplois et d’accéder à de nouveaux marchés.

Le pari des cinq prochaines années

La vision de Mache Lokal Nò pour les cinq prochaines années est claire : construire un écosystème entrepreneurial du Nord plus connecté, accessible et structuré, tout en contribuant à une dynamique qui dépasse la région.

Cela implique davantage de collaborations avec les institutions, de nouveaux partenariats et la création d’autres espaces destinés aux entrepreneurs.

Mais surtout, il s’agit de changer progressivement une culture du « chacun pour soi ».

Dans cette perspective, ARDE ne prétend pas avoir toutes les réponses. L’initiative cherche plutôt à créer les espaces où les bonnes personnes peuvent se rencontrer pour chercher ensemble des réponses aux problèmes qui dépassent les capacités d’un entrepreneur individuel.

Le message adressé aux entrepreneurs haïtiens reste néanmoins concret : continuer à créer de la valeur, mais aussi se former, comprendre son marché, mieux gérer ses finances, développer son réseau et apprendre à s’adapter.

Car si l’environnement doit évoluer, les entrepreneurs doivent eux aussi continuer à se structurer.

Transformer le dialogue en continuité

La prochaine étape pour ARDE sera donc de transformer le dialogue en continuité. Faire en sorte que les conversations engagées au Cap-Haïtien ne restent pas confinées à une édition annuelle, mais puissent nourrir des collaborations, des propositions et, éventuellement, des changements concrets.

C’est là que se jouera la véritable portée de cette septième édition : non pas dans les discours prononcés pendant quelques journées, mais dans la capacité des acteurs réunis à continuer de travailler ensemble une fois les micros éteints.

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