Jeudi soir, devant un stade Félix Sánchez plein, les Grenadiers ont battu la République dominicaine 4-1 pour la 3e journée de la Ligue des nations de la Concacaf. Wilson Isidor a marqué deux fois. David Badia, lui, en est à trois matchs et trois victoires.
Prochain rendez-vous pour les Grenadiers : le Costa Rica, dimanche 4 octobre à San José.
Quelques heures avant le coup d’envoi, les Haïtiens avaient ressorti les trompettes. L’instrument est devenu célèbre sous le nom de vuvuzela au Mondial 2010, en Afrique du Sud, et les supporters haïtiens se le sont approprié pour la Coupe du monde 2026, à laquelle Haïti participe. À Port-au-Prince, on croisait dans la rue des maillots de la sélection de toutes les couleurs, version hommes et version femmes. À Santo Domingo, le stade Olímpico Félix Sánchez était presque plein. Beaucoup d’Haïtiens avaient fait le déplacement, malgré les interventions musclées des agents de l’immigration.
Selon Balompié Dominicano, 22 838 billets ont été vendus, auxquels s’ajoutent 363 places VIP, soit 23 201 spectateurs. Ce serait un record d’affluence pour un match de sélection nationale dans un sport collectif en République dominicaine. David Badia s’en réjouissait avant la rencontre : « Nous préférons jouer dans un stade rempli plutôt que dans un stade vide. Ce sont des joueurs professionnels, ce sont des matchs qu’ils aiment jouer. »
Un match qui dépasse le football
Haïti et la République dominicaine partagent une île et beaucoup de rancœurs. Il y a le massacre de milliers d’Haïtiens ordonné par Trujillo en 1937, qui a commencé dans la nuit du 2 octobre. Le match s’est joué la veille du 89e anniversaire de cette date. Il y a, plus récemment, le litige autour du canal que des Haïtiens veulent alimenter avec l’eau de la rivière Massacre, un patrimoine écologique que les deux pays se partagent. Il y a enfin le sort des Haïtiens installés en République dominicaine.
Fuyant la violence des gangs et l’instabilité politique, beaucoup ont traversé la frontière pour survivre. Ils occupent des emplois dont des pans entiers de l’économie dominicaine dépendent, dans la construction, l’agriculture ou le tourisme. Pourtant, le gouvernement de Luis Abinader mène une politique d’expulsions, avec des contrôles migratoires de jour comme de nuit, et des centaines de milliers de personnes ont été renvoyées vers Haïti, selon les organisations humanitaires. Les Haïtiens parlent aussi du racisme qu’ils subissent au quotidien.
La politique n’a rien à faire sur une pelouse, c’est vrai. Il n’empêche que presque aucun Haïtien n’a regardé ce match sans vouloir voir son pays gagner. Sur les réseaux, un visuel mettait en scène les joueurs haïtiens en marionnettistes, avec cette légende : « Mare yo ». Duckens Nazon, absent du rassemblement, avait résumé l’ambiance avant le match : « Pa gen vwazen, c’est la guerre… »
Sur le papier, l’histoire penchait déjà du côté haïtien. Avant jeudi, une base de données comptait douze confrontations depuis 1976 : neuf victoires haïtiennes, deux nuls et une seule défaite, un 3-1 dominicain en match amical, en mars 2013. Avec le succès de jeudi, le bilan monte à treize matchs, dix victoires, deux nuls et une défaite. Les chiffres varient selon les bases : en remontant à 1967, d’autres recensent seize rencontres et treize victoires haïtiennes.
Deedson ouvre, Isidor rate un penalty
Haïti, 88e au classement FIFA, recevait en visiteur une équipe classée 144e. Il n’a pas fallu longtemps. À la 9e minute, Louicius Deedson a ouvert le score du pied droit, à bout portant, sur un service de Ruben Providence. Les Dominicains ont poussé ensuite, avec Heinz Mörschel et Dorny Romero en première ligne. Alexandre Pierre a tout repoussé, y compris une tête de Romero à la 16e.
À la 21e, Martin Expérience a obtenu un penalty après une faute de Jean López dans la surface. Wilson Isidor s’est présenté, Xavier Valdez a détourné son tir dans le coin haut gauche. Isidor a ensuite touché le poteau à la 30e. Haïti est rentré aux vestiaires avec un but d’avance (0-1), alors que le score aurait pu être plus large.
Isidor se rattrape
Il a mis six minutes après la pause pour effacer son penalty manqué. À la 51e, Isidor a doublé la mise (0-2). Dorny Romero a réduit l’écart à la 55e (1-2), sur une passe d’Edgar Pujol, et le stade a pu y croire un moment. Isidor a coupé court à la 67e (1-3). Entré à la 61e à la place de Deedson, Yassin Fortune a signé le quatrième but à la 76e, encore sur une passe de Providence.
La fin de match a été plus nerveuse que le score ne le laisse penser. Mariano Díaz et Carl Sainté ont pris un carton jaune, puis Pablo Rosario dans le temps additionnel, pour contestation. Haïti n’a plus rien lâché.
Isidor : « Pour tous les Haïtiens du monde »
Au micro de la Concacaf après la rencontre, Wilson Isidor a dédié la victoire à tous les Haïtiens : « Nou te vle genyen match sa pou tout Ayisyen nan mond lan. Mwen espere yo fyè de nou e satisfè de rezilta aswè a. » En français : « Nous voulions gagner ce match pour tous les Haïtiens du monde. J’espère qu’ils sont fiers de nous et satisfaits du résultat de ce soir. »

Une soirée pleine d’émotions
Le coup de sifflet final a tout fait sortir. Devant une caméra, Isidor a lancé : « Hispaniola, c’est Haïti, ici c’est Haïti… ». Dans le couloir des vestiaires, on entendait les Grenadiers chanter « Bwa kalé », un slogan devenu populaire en Haïti.
Autre détail qui a marqué : plusieurs supporters haïtiens seraient restés dans les tribunes après la rencontre pour nettoyer le stade.
Badia : trois matchs, trois victoires
Pour David Badia, c’est un troisième succès en trois rencontres de Ligue des nations, après un 3-2 contre Trinité-et-Tobago et un 2-0 contre le Costa Rica. Neuf points sur neuf, neuf buts marqués contre trois encaissés. L’Espagnol, nommé début septembre pour deux ans, n’a pas attendu pour s’installer : il a pris ses fonctions directement en Haïti, comme nous l’avions raconté.
Le contraste avec Sébastien Migné saute aux yeux. Le Français dirigeait la sélection à sa manière, souvent depuis l’étranger, et ne rejoignait le pays que lors des regroupements. Il invoquait le contexte sécuritaire et logistique. Badia a fait un autre choix : être là, au contact du football local, et s’impliquer dès le premier jour. Trois victoires ne font pas un bilan, mais on comprend pourquoi le public l’a adopté vite.
La suite arrive vite. Haïti retrouve le Costa Rica dimanche 4 octobre, à 18 h locale (20 h en Haïti), au stade Ricardo Saprissa de San José. Les Grenadiers l’avaient battu 2-0 le 27 septembre à Kingston, avec notamment un but de Fabrice Picault à la 39e minute, dévié par Francisco Calvo. Les deux premiers du groupe filent en quarts de finale, et cette Ligue des nations compte aussi pour la qualification à la Gold Cup 2027.


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