Un pays debout ne perd pas 90 % de sa capitale. Un pays debout n’affiche pas 5 519 morts en dix mois. Pourtant, ces deux chiffres viennent des rapports de l’organisation même devant laquelle le Premier ministre s’exprimait. « Haïti est debout » sonne comme un slogan, prononcé au pire endroit pour un slogan : une tribune où chaque mot peut être vérifié. Et il ne résiste pas à la vérification.
Le pays que les rapports de l’ONU décrivent
Le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme a recensé 5 519 morts liés à la violence des gangs entre mars 2025 et janvier 2026. L’ONUDC évalue à 90 % la part de Port-au-Prince sous contrôle des groupes armés. Cette emprise s’étend désormais vers l’Artibonite et le Centre. Le mois dernier, à Kenscoff, des gangs ont tué au moins 47 personnes en une nuit, dont cinq enfants. Plus de 1,5 million d’Haïtiens ont fui leur foyer, et la moitié d’entre eux sont des enfants. Entre mars et décembre 2025, au moins 1 571 femmes et filles ont subi des violences sexuelles, principalement des viols collectifs. Certaines ont vécu, de force, sous l’emprise de membres de gangs qui présentaient cette captivité comme une « relation ».
Ces données qui prouvent que le « Haïti est debout » de Fils-Aimé est slogan de diplomatie de façade. Notons que ces chiffres ne viennent pas d’opposants au gouvernement. Elles viennent des institutions que le Premier ministre a lui-même remerciées à la tribune.
Ce que le chiffre « un cinquième » révèle vraiment
Fils-Aimé a demandé le renouvellement du mandat de la Force de répression des gangs. Deux jours plus tôt, le président dominicain avait donné un chiffre précis : sur les 5 500 personnels autorisés, la force n’en aligne qu’un cinquième. Ce constat dépasse le simple détail logistique. Il prouve que l’État haïtien ne tient pas la ligne qu’il annonce : son dispositif de sécurité existe à peine au cinquième de la taille nécessaire, sur un territoire dont 90 % de la capitale échappe déjà à son autorité.
En admettant ce chiffre à la même tribune où il proclame que le pays est debout, le gouvernement expose sans le vouloir les deux faces de la réalité. Il espère, sans doute, que seule la première retiendra l’attention.
« Haïti est debout » :Une image pensée pour l’auditoire…
Le gouvernement a formé 1 500 soldats à ce jour et vise 15 000 recrues supplémentaires en trois ans. Il a aussi annoncé un pôle judiciaire spécialisé. Ces mesures sont réelles et méritent d’être suivies plutôt qu’ignorées. Toutefois, aucune d’elles ne change la nature de ce qui se joue en Haïti : un effondrement territorial que l’ONU documente elle-même, non une résistance qui se stabilise. Appeler cela « debout », c’est choisir un mot pour son effet sur une salle diplomatique — pas pour sa fidélité à ce que vivent, au même moment, les habitants de Kenscoff, de Cité Soleil ou de l’Artibonite.
L’enjeu n’est pas rhétorique
Le mandat de la Force de répression des gangs expire le 30 septembre. Or, un Conseil de sécurité qui entend un pays se décrire comme debout n’a guère de raison de traiter ce renouvellement comme une urgence vitale. Le langage utilisé à cette tribune pèse donc directement sur la vitesse à laquelle les 4 400 personnels manquants seront, ou non, déployés. Minimiser la crise en mots, au moment précis où il faudrait la maximiser en actes, n’est pas de la prudence diplomatique. C’est un choix, et ce choix a un coût qui se compte en vies.

