Derrière le pseudonyme de « Frè Popi », alias « L’homme romantique », se cache Pierre Gilner, un jeune slameur originaire du Sud d’Haïti. Récemment sacré vainqueur du concours national « Paroles d’amour dans mon cœur », cet ingénieur civil de formation et enseignant partage son parcours, sa passion viscérale pour les mots et sa vision d’une jeunesse connectée à ses cahiers.
1. L’Identité et les Racines : Du théâtre de l’église aux bancs de l’école
Né le 14 septembre 1989 dans le Sud, Pierre Gilner est un homme profondément calme, sociable et ancré dans sa foi chrétienne. Diplômé en génie civil à l’UNASMOH, il vit aujourd’hui à Delmas 65 avec sa famille, partageant son temps entre ses proches et ses élèves de l’Académie des Enfants, où il enseigne l’histoire, la géographie et le créole.
Avant de faire vibrer les cordes du slam, Pierre était comédien. C’est sur les planches de son église qu’il fait ses premiers pas sur scène. Mais très vite, la plume réclame ses droits. Dès l’âge de 15 ans, il découvre le slam, un art où il se sent immédiatement plus libre, plus authentique.
« J’ai d’abord découvert que c’est dans le slam que je peux vraiment m’exprimer. Je me suis senti plus à l’aise là que dans la comédie. »
À cette époque, vivre de ses textes relève du parcours du combattant. Amoureux de l’écriture, le jeune Pierre multiplie les copies de ses œuvres pour aller les vendre lui-même dans les écoles. Le prix d’un texte ? 5 gourdes. Une époque modeste, mais fondatrice, qui forge sa détermination.
Le nom de scène qui le suit aujourd’hui, Frè Popi, n’est pas de son propre fait : c’est un cadeau de son filleul. Quant à l’appellation « L’homme romantique », c’est Pierre lui-même qui l’a façonnée, y apportant ses propres ajustements pour polir son style et lui donner toute sa beauté.
2. Le Sacre : Une victoire gravée dans le temps
Le tournant de sa jeune carrière s’est joué devant un écran de télévision. Alors qu’il regarde Scoop TV (Chaîne 16), Pierre voit défiler en bas de l’écran une annonce pour un concours de slam sur le thème de l’amour, intitulé « Paroles d’amour dans mon cœur ». Le déclic est immédiat : « Je me suis dit que c’était fait pour moi », confie-t-il.
Après avoir envoyé son texte par message, il franchit les étapes une à une. Sur plus de 40 candidats initialement triés sur le volet, Pierre intègre le groupe sélect des 10 finalistes. Le dénouement a lieu le 13 février 2026, lors d’une finale mémorable diffusée en direct à la radio et à la télévision.
Avec son texte phare, « Chérie, mon amour », l’artiste éblouit le jury et le public.
« Pour moi, mon texte était le plus beau, avec des rimes et une belle expression. Ce que je dégageais sur scène à ce moment-là, c’était incroyable. »
Repartir avec le trophée a transformé le slameur. Cette victoire a agi comme un puissant amplificateur de confiance, lui donnant la force de viser encore plus haut, avec les yeux rivés sur des modèles de stature internationale comme Grand Corps Malade.
3. L’Art et la Plume : Le romantisme comme forme de résistance
Dans un contexte parfois rude et incertain, choisir de chanter l’amour peut sembler paradoxal. Pour Frè Popi, c’est un choix délibéré, presque politique :
« J’ai choisi le roman (le romantisme) comme forme de résistance. »
Son processus créatif est brut, intimiste. Loin des studios bruyants ou des fonds musicaux, c’est dans le silence et souvent dans ses « moments sombres » que l’inspiration vient frapper à sa porte. Il écrit sur les vérités complexes de l’amour, mais son engagement ne s’arrête pas là. Frè Popi écrit aussi pour son pays, Haïti, abordant des sujets de société profonds, bien au-delà du seul sentiment amoureux.
4. Vision et Futur : « Le monde m’attend »
Aujourd’hui fort de sa nouvelle notoriété, Frè Popi souhaite envoyer un message clair et inspirant à la jeunesse haïtienne qui le regarde :
- Priorité aux études : Il appelle les jeunes à devenir « davantage amis avec leurs stylos et leurs cahiers ».
- Responsabilité de l’État : Il plaide pour que l’État encadre cette jeunesse et se positionne comme un véritable modèle pour elle.
Pour le slameur de Delmas, cette victoire n’est qu’un début. « Je ne vais pas m’arrêter, le monde m’attend », lance-t-il avec optimisme. Les projets se bousculent déjà dans sa tête : la publication d’un livre, la préparation d’un album riche en collaborations locales et des ouvertures vers des slameurs étrangers.
S’il devait résumer son existence et sa philosophie en une seule rime, l’Homme Romantique laisse une formule puissante qui résonne comme un héritage et un cri de guerre quotidien :
« Mon père a fait sa part,
À moi de me battre dans la vie,
Pour accomplir la mienne. »

