Le 1er octobre 2026, Haïti a battu la République dominicaine 4-1 chez elle. Vingt-quatre heures plus tard, plus personne ne parlait de football. On parlait de trois mots, d’une île et d’une mémoire que personne n’a oubliée.
Au stade olympique Félix-Sánchez, Louicius Don Deedson ouvre le score dès la 9e minute. Wilson Isidor rate un penalty à la 23e. Il se rattrape à la 51e, puis à la 67e. Dorny Romero a réduit l’écart entre-temps. Yassin Fortuné clôt la marque à la 76e.
Les Grenadiers de David Badía, revenus d’un Mondial 2026, comptent neuf points sur neuf. Selon l’AFP, le match était le premier entre les deux voisins en République dominicaine depuis 2013. Les tribunes se sont largement colorées de rouge et de bleu.
La phrase
Dans une vidéo diffusée après la rencontre, Isidor montre la pelouse, puis son maillot. Il lance : « Hispaniola, c’est Haïti. Ici, c’est Haïti ! »
Le lendemain, José Deschamps, président de la Fédération dominicaine, dénonce un manque de respect pour la souveraineté nationale. La Fédération passe ensuite aux actes. Dans un communiqué, elle indique avoir déposé une plainte formelle auprès des instances disciplinaires de la Concacaf. Elle a aussi informé la FIFA et transmis ses pièces justificatives. Le texte évoque des « faits survenus sur le terrain » sans nommer Isidor. Il réaffirme le respect strict de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de la Constitution dominicaines.
Isidor répond sur son compte Instagram officiel. Il écrit que représenter Haïti dépasse le football. Il porte le maillot avec une fierté qui « n’a besoin de s’opposer à personne pour exister ». La rivalité vaut pendant 90 minutes, ajoute-t-il, puis le respect demeure. Il conclut que la plus grande force du football est de rassembler en dehors du terrain. Au 4 octobre, le message dépasse 67 000 mentions « j’aime » et 11 000 commentaires.
Les deux camps lisent donc la même scène de deux façons. Pour les Dominicains, « ici, c’est Haïti » sonne comme une revendication territoriale. Pour la Fédération haïtienne, il s’agit d’une célébration, l’expression d’un attachement à ses origines.
Wilson Isidor a aussi publié une photo avec une casquette bleue brodée « Make Haiti Great Again ». Atros, de Rockfam, l’a relayée avec ces mots : « C’est un impératif… ». Le slogan reprend celui de Donald Trump, tourné vers Haïti. Certains y verront un cri de fierté, d’autres un clin d’œil politique. La publication ne tranche pas.
Ce que le mot Hispaniola raconte
« Hispaniola » vient de « La Española », le nom donné par Christophe Colomb en 1492. Avant lui, les Taïnos appelaient l’île Ayiti. Ils l’appelaient aussi Quisqueya. En 1804, Dessalines a repris ce nom ancien pour fonder la première République noire.
Rappeler cela n’a rien d’une provocation. C’est un fait d’histoire. La question est ailleurs : qui a le droit de le dire, et à quel endroit ?
Un portail forcé, une sélection bannie
Selon Rezo Nòdwès et Haiti Times, le ministre Kelvin Cruz a interdit à la sélection haïtienne toute installation sportive publique dominicaine. Le motif officiel : des supporters ont forcé une entrée du stade. Le président Luis Abinader a déclaré que la position du ministre était celle du gouvernement.
Aucun texte écrit n’a été publié. Le stade a été rénové pour les Jeux d’Amérique centrale et des Caraïbes, pour des millions de pesos, selon le ministre. Le match relevait pourtant de la Concacaf. Des voix dominicaines elles-mêmes préviennent que la mesure pourrait se retourner contre leurs équipes.
Voilà l’équation. Quelques supporters bousculent un portail : c’est toute une sélection nationale qui est punie. Un joueur prononce une phrase de géographie : une fédération saisit la FIFA. Ce rapport de force dit plus que le score.
Le contexte pèse aussi. Le président Abinader a fait de la lutte contre l’immigration haïtienne une priorité. Il a lancé un mur sur environ 380 kilomètres de frontière. Les Haïtiens vivant en République dominicaine le savent mieux que quiconque.
À lire également : Portrait de Wilson Isidor, le nouveau souffle des Grenadiers
Côté haïtien, le brouillard
La Fédération haïtienne de football a publié son propre communiqué le soir du 3 octobre. Elle replace la célébration dans un contexte sportif, comme l’expression d’un attachement aux origines haïtiennes d’Isidor. Cet attachement, écrit-elle, ne saurait être lu comme une hostilité envers un autre peuple. Elle demande que le débat ne soit pas instrumentalisé à des fins étrangères au football, et réaffirme son soutien à ses joueurs. Le texte se termine par un triple appel : « Préservons le football. Préservons le respect. Préservons la fraternité. »
Les deux communiqués prennent des directions opposées. L’un cherche l’apaisement. L’autre saisit la Concacaf et la FIFA. Une ancienne consule haïtienne a, de son côté, réclamé la suspension d’Isidor, selon Diario Libre.
Selon Listín Diario, l’ambassade d’Haïti se désolidarisait des déclarations des joueurs et réaffirmait son respect de la souveraineté dominicaine. L’ambassade a ensuite démenti avoir publié une position officielle, selon Vant Bèf Info. Plusieurs médias haïtiens demandent au gouvernement de clarifier.
Pendant que le joueur se retrouve seul au milieu du bruit, personne n’a dit clairement ce que l’État haïtien défend.
Wilson Isidor de son côté
Le joueur, lui, a pourtant publié un message limpide sur son compte Instagram. Il y écrit que représenter Haïti, c’est porter une histoire, une identité, une culture et les espoirs de tout un peuple. Il parle d’un privilège de défendre ses couleurs, et de la responsabilité qui l’accompagne. Il se dit fier d’Haïti, fier de son peuple, fier de porter ses couleurs. Au 4 octobre, le message dépasse 67 000 mentions « j’aime » et 11 000 commentaires.
Puis Isidor pose lui-même la limite. Sa fierté « n’a besoin de s’opposer à personne pour exister ». Le football apprend à défendre passionnément ce qui nous appartient, tout en respectant ce que les autres défendent. Pendant 90 minutes, il y a des rivalités. Après, il reste le respect, et ce que le sport peut créer entre les peuples. Le message intégral est à lire sur son compte.
Le texte est clair. Aucune phrase n’y vise la République dominicaine, son territoire ou son peuple. Un joueur a dit ce qu’il défend, avec ses mots, sous les yeux de millions de personnes.
Et l’État haïtien ? Une note attribuée à son ambassade, un démenti, des médias qui réclament une clarification. Aucune parole officielle claire sur ce qu’il défend, ni sur la manière dont il protège ses ressortissants et ses joueurs. C’est la vraie question que ce match pose à Port-au-Prince.
Octobre, mois de mémoire
Le match tombe dans la semaine du 2 au 8 octobre. C’est l’anniversaire du massacre du Persil, ordonné en 1937 par Rafael Trujillo. Des milliers d’Haïtiens et de descendants d’Haïtiens ont été tués à la machette. Les estimations des historiens montent jusqu’à 20 000 victimes. Un mot, « perejil », servait à désigner ceux qu’on exécutait. Une indemnité avait été négociée en 1938. Les historiens retiennent qu’elle n’a presque jamais été versée.
89 ans plus tard, ce passé n’a jamais été soldé. Il explique pourquoi une phrase de stade peut prendre des allures de séisme.
Ce qui reste à dire
Haïti reçoit ses adversaires à l’étranger, comme à Kingston face au Costa Rica. Le pays ne peut plus offrir de stade sûr à ses propres joueurs. À Port-au-Prince, la coalition Viv Ansanm, classée terroriste par plusieurs pays dont les États-Unis, contrôle de vastes territoires. L’État peine à protéger sa population.
Le football a donné quatre buts et une soirée de fierté. Il ne remplacera ni une politique de sécurité, ni une diplomatie qui protège ses ressortissants, ni un travail de mémoire. Les Grenadiers ont fait leur part. Le reste revient à ceux qui dirigent le pays.
AUTRE SUJET QUI POURRAIT VOUS INTÉRESSER :
La veille du 2 octobre, Haïti écrase la République dominicaine 4-1

