Cinq ans après l’assassinat du président Jovenel Moïse, un procès s’ouvre enfin à Miami. Une trentaine de suspects font maintenant face à la justice fédérale américaine. Mais côté haïtien, aucun tribunal n’a encore rendu de verdict. Jovenel Moïse aura-t-il un jour sa justice ?
Lundi 28 septembre, un jury de douze titulaires et quatre suppléants a pris place au tribunal fédéral de Miami. Il doit juger Christian Emmanuel Sanon, le pasteur haïtiano-américain que les procureurs présentent comme l’un des instigateurs du complot. Les déclarations liminaires ont suivi dès le lendemain, ouvrant un procès que le dossier attendait depuis des mois — et qui arrive chargé d’éléments nouveaux.
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Badio attendra le 14 octobre
Joseph Félix Badio est arrivé en fauteuil roulant devant la juge fédérale Lisette Reid la semaine dernière. Il a eu droit à son audience, mais pas encore à une réponse : la justice a reporté sa demande de mise en liberté sous caution au 14 octobre. Il rejoint ainsi Samir Handal parmi les suspects récemment transférés. Tous doivent désormais composer avec le calendrier de la justice américaine, loin de Port-au-Prince.
Un dossier haïtien contourné, une riposte judiciaire
Le transfert de Badio et des 17 mercenaires colombiens continue de faire des vagues en Haïti. La semaine dernière, le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire a déposé une note de protestation. Selon l’institution, ces hommes relevaient de l’autorité d’un juge d’instruction haïtien. Les autorités n’auraient donc pas dû les transférer sans son feu vert. Le camouflet frappe durement une justice locale qui n’a jamais réussi, en cinq ans, à faire aboutir sa propre procédure — malgré un acte d’accusation visant 51 personnes.
Un acte d’accusation qui s’alourdit
L’enquête avance, et le dossier fédéral s’élargit avec elle. Trente personnes font maintenant l’objet d’une inculpation dans le district sud de la Floride. Les procureurs affirment avoir tracé 343 000 dollars ayant servi à financer le complot. Une partie de cette somme provenait de prêts gouvernementaux obtenus frauduleusement, dont des fonds d’aide liés au Covid-19.
Un autre nom rejoint désormais la liste des inculpés : Vitel’homme Innocent, l’un des chefs de gang les plus redoutés d’Haïti. Les procureurs affirment que les comploteurs avaient d’abord envisagé de recruter des chefs de gangs pour renverser Moïse. Ils se sont ensuite tournés vers le commando colombien.
Cet élargissement du dossier a aussi pesé sur la défense de Sanon. Ses avocats ont demandé un report de 30 jours, jugeant les nouveaux éléments trop tardifs pour s’y préparer. La juge Jacqueline Becerra a refusé ce délai, mais elle a accepté de retirer certaines des nouvelles accusations.
Martine Moïse ? Retour sur la nuit du 7 juillet
Cette semaine a livré son témoignage le plus fort. Martine Moïse s’est effondrée en larmes à la barre en racontant les coups de feu qui les ont réveillés vers 1h du matin. Elle a entendu des voix parler espagnol juste avant que les tireurs n’abattent son mari — et la touchent elle aussi, sérieusement, sans toutefois lui être fatal. Elle a ensuite fait une découverte glaçante : aucun des 30 à 50 agents censés protéger la résidence n’avait été blessé ni tué. Elle devait poursuivre son témoignage ce mercredi, sous le feu du contre-interrogatoire.
Une question qui plane sur tout le dossier
Ce procès ne juge pas seulement un homme. Il pose, en creux, la question qui hante l’affaire depuis cinq ans : qui a vraiment voulu la mort de Jovenel Moïse ? Jusqu’où remonte la chaîne des responsabilités ? La défense de Sanon a inscrit deux anciens Premiers ministres haïtiens sur sa liste de témoins : Claude Joseph et Ariel Henry. Plusieurs enquêtes journalistiques rappellent qu’Henry est resté en contact téléphonique avec Badio après l’assassinat.
Pendant que Miami avance, procès après procès, aveu après aveu, Haïti regarde de loin. Le pays où le crime a eu lieu n’a toujours pas jugé un seul accusé. Cinq ans après, la justice de Jovenel Moïse se joue loin de chez lui. Personne ne sait encore si elle ira jusqu’au bout.

