Cinq ans après l’assassinat, l’affaire Jovenel Moïse connaît son développement le plus spectaculaire à ce jour. En 48 heures à peine, tout s’est accéléré. Dix-huit suspects ont traversé l’Atlantique enchaînés. Le FBI a arrêté un homme d’affaires chez lui. Un ancien agent consulaire a dû se présenter devant un juge à Montréal. Voici le récit de ces trois jours qui redessinent l’enquête sur le 7 juillet 2021.
Dimanche 21 septembre, un avion militaire américain a décollé de Port-au-Prince. À son bord : 18 hommes que la justice haïtienne détenait depuis des années, sans jamais les juger. Parmi eux, Joseph Félix Badio, ancien cadre du ministère haïtien de la Justice. Les autorités l’avaient limogé pour manquement à l’éthique, quelques semaines avant l’assassinat. Le groupe comptait aussi 17 ex-militaires colombiens, soupçonnés d’avoir formé le commando.
Le lendemain, lundi, tous se sont présentés devant la juge fédérale Lisette Reid, au tribunal Clyde Atkins de Miami. Badio est arrivé en fauteuil roulant. Des agents ont amené les autres par groupes, menottés, sous escorte. Les caméras n’avaient pas accès à la salle. Mais les journalistes présents ont décrit des hommes remplissant un pan entier de la pièce. La juge les a appelés un à un et leur a attribué un avocat commis d’office. Elle a aussi fixé d’autres dates d’audience pour chacun, mais leur détail reste inconnu pour l’instant.
Ce transfert porte à 30 le nombre total de personnes inculpées dans le dossier fédéral du district sud de la Floride, selon le procureur américain Jason Reding Quiñones.
Sanon, déjà face à son procès
Le pasteur Christian Emmanuel Sanon, lui, n’était pas dans cet avion. Les autorités américaines le détiennent depuis plusieurs années. Les enquêteurs le présentent comme l’homme qui ambitionnait de remplacer Jovenel Moïse. Il a plaidé non coupable des accusations les plus lourdes retenues contre lui : complot en vue de tuer ou d’enlever le chef de l’État. Son procès doit s’ouvrir le lundi 28 septembre. Plusieurs médias américains évoquent d’ailleurs un possible témoignage de Martine Moïse, la veuve du président.
Samir Handal arrêté à son domicile en Floride
Autre développement, distinct celui-là. Dimanche, le FBI a arrêté l’homme d’affaires haïtiano-palestinien Samir Handal à son domicile de Floride. Les procureurs l’accusent d’avoir logé et nourri Christian Emmanuel Sanon pendant la préparation du complot. Ce n’est pourtant pas une première pour lui. La Turquie l’avait déjà arrêté en 2021, sur la base d’une notice rouge d’Interpol. Mais un tribunal turc a jugé insuffisants les arguments d’Haïti et l’a finalement libéré en 2022. Cette fois, il devait comparaître devant un juge en Floride dès le lendemain de son arrestation.
Montréal entre en scène
Le même dimanche, à des milliers de kilomètres de là, la police canadienne arrêtait Ashkard Pierre Joseph. L’homme avait travaillé comme contractuel au consulat général d’Haïti à Montréal. Son nom n’est pas nouveau dans ce dossier. La police haïtienne le recherchait déjà depuis juillet 2021 et le présentait comme un associé du pasteur Sanon. Les deux hommes auraient géré ensemble une société basée au Texas, International Medical Village.
Lundi matin, Ashkard Pierre Joseph a comparu au Palais de justice de Montréal (10, rue Saint-Antoine Est). Un juge canadien a entamé l’examen de la demande d’extradition des autorités américaines. La procédure suit son cours. Des observateurs y voient d’ailleurs un contraste frappant. La justice haïtienne peine depuis cinq ans à faire avancer son propre dossier. La procédure canadienne, elle, s’ouvre avec méthode et transparence.
Ce que ces développements changent
Le dossier Moïse a longtemps avancé par à-coups. Un suspect arrêté ici, une extradition bloquée là, une enquête haïtienne enlisée : le rythme a toujours été lent. Cette semaine marque donc une accélération inédite. Dix-huit transferts en une seule opération, deux arrestations coordonnées entre les États-Unis et le Canada, et l’ouverture imminente d’un procès très attendu. La justice haïtienne, elle, reste à la traîne. En effet, aucun procès n’a encore eu lieu sur le sol du pays où le crime a été commis.
Buzz the Magazine continuera de suivre ce dossier, notamment l’ouverture du procès de Christian Emmanuel Sanon le 28 septembre.

