La polémique autour des cadeaux virtuels sur TikTok dépasse désormais le simple clash entre personnalités. Elle pose une question plus profonde : qu’est-ce qui constitue un véritable travail dans l’économie numérique, et comment rémunérer la création de contenu à l’ère de l’attention ?
Une récente séquence du podcast « De Tout Et De Rien », animé par Carel Pedre et DJ K9 (Juliano), a relancé le débat autour des revenus générés par les créateurs de contenu sur TikTok. Des réactions attribuées notamment à Stanley Michel et Tatie Mendel (ainsi connu) ont ensuite alimenté les discussions sur les réseaux sociaux.
Au-delà des prises de position individuelles, cette controverse met en évidence le choc entre deux conceptions de la création : celle d’un média traditionnel, où la valeur est généralement associée à une production éditoriale identifiable, et celle des plateformes numériques, où l’attention, l’interaction et la fidélité d’une communauté peuvent elles-mêmes devenir des sources de revenus.
Qu’est-ce qu’un TikTokeur ?
Avant de juger la valeur économique des activités menées sur TikTok, encore faut-il comprendre ce qu’est réellement un créateur de contenu.
Un TikTokeur est, dans le langage courant, une personne qui produit et publie régulièrement du contenu sur TikTok. Il peut créer des vidéos humoristiques, éducatives, musicales, commerciales, journalistiques ou simplement destinées au divertissement.
Mais le terme ne décrit pas nécessairement un métier.
C’est le modèle économique qui peut transformer cette activité en profession.
Lorsqu’un créateur développe une audience, produit régulièrement du contenu, travaille son image, anime une communauté et génère des revenus grâce à des partenariats, à la vente de produits, à des services ou aux mécanismes de monétisation d’une plateforme, son activité peut alors s’inscrire pleinement dans l’économie des créateurs, un secteur de plus en plus structuré du numérique.
Autrement dit, être TikTokeur n’est pas automatiquement un métier. Mais créer du contenu à titre professionnel peut bel et bien constituer une activité économique.
Les « gifts », une véritable mécanique de monétisation
Le système des cadeaux virtuels est au cœur de la polémique.
Sur TikTok, les utilisateurs peuvent acheter des Coins, puis les utiliser pour envoyer des Gifts à certains créateurs, notamment pendant les diffusions en direct. TikTok explique que ces cadeaux constituent notamment une manière d’interagir avec un contenu et de montrer son appréciation.
Du côté du créateur, les cadeaux reçus pendant les LIVE peuvent contribuer à l’obtention de Diamonds, un mécanisme interne utilisé par TikTok pour mesurer notamment la popularité et la contribution des créateurs. Selon TikTok, les créateurs éligibles peuvent ensuite recevoir certaines récompenses liées à ces Diamonds.
Il faut donc éviter une confusion importante : un « gift » n’est pas simplement un transfert direct d’argent d’un spectateur vers un créateur. Il s’agit d’un système de monnaie virtuelle et de récompenses organisé par la plateforme.
Cette nuance est essentielle pour comprendre pourquoi les LIVE TikTok sont devenus un véritable espace économique.
Peut-on gagner sa vie en étant créateur de contenu ?
Oui, mais cela ne signifie pas que tous les créateurs gagnent de l’argent.
L’économie des créateurs repose sur plusieurs sources de revenus : cadeaux virtuels, partenariats avec des marques, affiliation, vente de produits ou de services, abonnements et différents programmes de rémunération proposés par les plateformes.
Les cadeaux ne représentent donc qu’une partie de l’écosystème.
Le modèle est comparable, sur certains aspects, à celui d’autres métiers de l’économie numérique : un développeur vend une compétence technique, un graphiste vend une prestation créative et un créateur vend principalement son contenu, son influence, son audience ou son pouvoir d’engagement.
La différence est que la valeur créée est parfois beaucoup moins visible.
Un LIVE de plusieurs heures peut, par exemple, sembler très simple à un observateur extérieur. Pourtant, derrière cette diffusion peuvent se trouver la préparation du contenu, la construction d’une communauté, la gestion des interactions, la capacité à retenir l’audience et le travail de communication effectué en dehors du direct.
Le débat sur « ceux qui ne font rien »
C’est précisément à cet endroit que la controverse devient intéressante.
La critique consistant à considérer certains LIVE comme une activité sans véritable production repose sur une définition traditionnelle du travail : fabriquer quelque chose, transmettre une compétence, fournir un service identifiable ou produire un résultat mesurable.
L’économie de l’attention fonctionne différemment.
Dans ce modèle, retenir l’attention est déjà une valeur économique.
Un humoriste fait rire son public. Un animateur radio maintient son audience à l’écoute. Un présentateur télévisé crée de l’engagement autour de son émission. Un créateur TikTok peut accomplir une fonction similaire dans un environnement numérique, avec une relation beaucoup plus directe avec son public.
La différence fondamentale est que TikTok permet de mesurer et de monétiser beaucoup plus directement cette relation.
Le public ne paie pas nécessairement pour « le travail »
C’est également ce qui rend le gifting difficile à comparer avec un salaire traditionnel.
Lorsqu’un spectateur envoie un cadeau virtuel, il ne rémunère pas forcément une prestation au sens classique.
Il peut payer pour soutenir un créateur, participer à une compétition entre LIVE, obtenir une reconnaissance sociale au sein de la communauté ou simplement manifester son appréciation.
TikTok précise d’ailleurs que les Gifts permettent notamment aux utilisateurs d’exprimer leur appréciation et d’interagir avec les contenus qu’ils apprécient.
Le comportement ressemble ainsi davantage à celui d’un pourboire numérique ou d’une forme de soutien volontaire qu’à celui d’un client qui achète une prestation définie.
Cela explique pourquoi deux personnes peuvent regarder exactement le même LIVE et lui attribuer des valeurs complètement différentes.
Pour l’une, il s’agit de « quelqu’un qui parle devant une caméra ».
Pour l’autre, il s’agit d’un créateur qui fournit plusieurs heures de divertissement et avec lequel elle entretient une relation communautaire.
Une nouvelle génération de médias
La controverse haïtienne révèle également un changement plus large dans l’industrie médiatique.
Pendant longtemps, les médias reposaient principalement sur une chaîne relativement claire :
création → audience → publicité → revenus.
La plateforme numérique permet désormais une autre logique :
création → audience → interaction → soutien direct → revenus.
Dans le premier modèle, le média sert d’intermédiaire entre l’audience et l’annonceur.
Dans le second, la plateforme rapproche directement le créateur et son public.
Cette transformation explique en partie pourquoi certaines pratiques peuvent être difficiles à comprendre pour les acteurs issus des médias traditionnels.
Le problème n’est donc pas de savoir qui « travaille »
Opposer systématiquement médias traditionnels et créateurs TikTok serait toutefois trop simple.
Un journaliste, un animateur, un podcasteur, un vidéaste et un TikTokeur peuvent tous produire du contenu, mais avec des méthodes, des objectifs et des modèles économiques différents.
La véritable question est plutôt celle-ci :
quelle valeur produit chaque activité, pour qui et selon quel modèle économique ?
Un créateur qui rassemble plusieurs milliers de personnes régulièrement autour de ses LIVE possède un actif numérique réel : une communauté.
Cette communauté peut être monétisée, même si elle ne ressemble pas à une entreprise traditionnelle.
Cela ne signifie pas que toute activité TikTok est automatiquement productive ou professionnelle. Comme dans n’importe quel secteur, la qualité varie énormément. Mais l’existence d’activités peu structurées ne suffit pas à invalider l’ensemble d’un métier ou d’une industrie.
Haïti face à l’économie des créateurs
Pour Haïti et sa diaspora, cette évolution est particulièrement intéressante.
Les plateformes numériques ont réduit certaines barrières traditionnelles d’accès aux médias. Il n’est plus nécessaire de posséder une station de radio, une chaîne de télévision ou une grande infrastructure de production pour atteindre une audience internationale.
Un smartphone, une connexion Internet et une capacité à créer une communauté peuvent désormais devenir les premiers outils d’une activité économique.
Cette démocratisation comporte toutefois des risques.
Les revenus peuvent être irréguliers. Les créateurs dépendent des règles des plateformes. Les mécanismes de rémunération peuvent évoluer. Et la disponibilité des différentes fonctions de monétisation varie selon les pays et l’éligibilité des comptes. TikTok précise notamment que l’accès aux Diamonds dépend de la disponibilité de cette fonctionnalité dans le pays du créateur et de plusieurs conditions.
Le créateur numérique reste donc, dans de nombreux cas, un entrepreneur particulièrement dépendant de son environnement technologique.
Une économie qui mérite davantage de sérieux
Le débat provoqué par les propos de DJ K9 et les réactions de créateurs TikTok ne devrait finalement pas être réduit à une opposition entre « vrais travailleurs » et « personnes qui ne font rien ».
Il révèle plutôt une transformation profonde de notre définition du travail.
Aujourd’hui, une personne peut monétiser son expertise, son talent artistique, son humour, son réseau, sa capacité à informer ou simplement sa capacité à créer et maintenir une communauté.
Cela ne signifie pas que toutes ces activités ont la même valeur. Cela signifie que la valeur économique ne se mesure plus uniquement à la nature visible de l’effort fourni.
Le véritable défi pour les créateurs haïtiens sera désormais de transformer cette attention en activités plus durables : partenariats, marques personnelles, entreprises, produits numériques, événements, services ou autres sources de revenus.
Car obtenir des gifts est une chose.
Construire une carrière numérique durable en est une autre.
Et c’est probablement là que se situe la prochaine étape de l’économie des créateurs en Haïti : passer du simple phénomène viral à une véritable industrie numérique, capable de créer des revenus, des emplois et des entreprises autour du contenu.

