Le 17 juillet 2025, une cour d’appel argentine a ordonné à Google de verser 12 500 dollars (environ 3 millions de pesos argentins) à un policier de Bragado, dans la province de Buenos Aires, photographié nu dans son jardin par un véhicule Street View en 2017. Cette décision, qui clôt un litige de plusieurs années, met en lumière les tensions croissantes entre les technologies de cartographie immersive et le droit à la vie privée.
L’incident remonte à 2017. Un véhicule Street View, équipé de caméras panoramiques, a capturé une image d’un homme entièrement nu dans le jardin de sa résidence à Bragado. Bien que la propriété fût entourée d’un mur de 2 mètres, la caméra a pu photographier l’homme, probablement en raison d’un angle de prise de vue élevé ou d’un relief surélevé.
L’adresse était visible, rendant l’homme aisément identifiable. L’image a ensuite été diffusée publiquement sur Google Street View, avant d’être reprise dans un reportage télévisé et partagée sur les réseaux sociaux. Le plaignant, policier de profession, affirme avoir subi des moqueries de ses collègues et voisins, affectant sa réputation et sa santé mentale. Il engagea donc une action en justice contre Google Argentina en 2019.
Une bataille judiciaire sur fond de vie privée contre Google
En 2024, un tribunal de première instance avait rejeté la plainte, estimant que l’homme s’était mis lui-même dans une situation « inappropriée » en étant nu dans son jardin. Google a défendu la thèse selon laquelle le mur ne suffisait pas à garantir une intimité totale.
Mais en juillet 2025, la Cour nationale civile d’appel a inversé cette décision, soulignant que l’image avait été prise à l’intérieur d’un espace privé, derrière une clôture démontrant une attente légitime de confidentialité.
« L’atteinte à la vie privée est manifeste. Il n’existe aucune justification pour que Google échappe à sa responsabilité dans cette erreur grave qui a porté atteinte à la dignité du plaignant », a déclaré la cour.
Elle a aussi rappelé que les politiques de Google — incluant le floutage automatique des visages et des plaques — témoignent de sa reconnaissance d’un devoir de confidentialité. L’absence de floutage ici était donc injustifiable.
Une portée régionale et internationale
Ce jugement, bien que modeste en termes de compensation financière, établit un précédent juridique fort en Argentine, pays doté de lois robustes en matière de protection des données. Contrairement aux États-Unis, où les attentes de vie privée dans les zones visibles de la voie publique sont moindres, l’Argentine adopte une position plus protectrice.
Les coaccusés, Cablevisión SA et le site El Censor, ont été blanchis. La cour a estimé que leur couverture médiatique visait à dénoncer l’erreur de Google, et non à porter préjudice au plaignant.
Les défis éthiques des technologies immersives
Ce jugement intervient dans un climat où Google Street View est régulièrement critiqué pour ses atteintes potentielles à la vie privée. Bien que la plateforme offre des outils pour signaler des images sensibles, le manquement initial de floutage et la lenteur de retrait dans ce cas ont aggravé le préjudice.
Google a déjà été confronté à des controverses similaires :
- En 2019, une amende de 13 millions de dollars aux États-Unis pour collecte illégale de données via Street View.
- En 2010, une condamnation à verser une somme symbolique à un couple à Pittsburgh pour intrusion.
Un précédent pour l’Amérique latine
La décision pourrait influencer d’autres juridictions en Amérique latine, où les lois de protection des données sont parfois plus strictes qu’en Amérique du Nord. Comme l’a déclaré Carolina Martínez Elebi, experte en droits numériques :
« Ce jugement est clé pour garantir que les espaces privés ne soient pas exposés sans consentement. »
Google Argentina a reçu l’ordre de supprimer l’image, sous peine d’une amende quotidienne de 100 000 pesos (≈ 78 dollars) en cas de non-conformité. Une audience ultérieure pourrait imposer d’autres obligations pour éviter des cas similaires à l’avenir.
L’affaire de Bragado illustre parfaitement les tensions entre innovation technologique et droits fondamentaux. En condamnant Google, la justice argentine envoie un message clair : les entreprises technologiques doivent assumer les conséquences sociales et éthiques de leurs outils. Ce verdict pourrait inciter d’autres pays à renforcer leur législation en matière de protection de la vie privée, à l’ère d’une surveillance numérique de plus en plus invasive.

