Le terme “bestie”, à l’origine un mot informel en anglais dérivé de “best friend” (meilleur.e ami.e en français), a gagné en popularité auprès des jeunes grâce aux réseaux sociaux. Au cours des dix dernières années, le vocabulaire créole haïtien s’est enrichi de nombreux néologismes anglophones, et “bestie” en est l’un des exemples les plus répandus.
Initialement, “bestie” désignait une amitié intime et très proche. Cependant, sur des plateformes comme TikTok et Instagram, son sens s’est élargi pour exprimer une forme de bienveillance, même entre inconnus. Par exemple, des commentaires comme “Be careful, bestie !” sont souvent adressés à des personnes que l’on ne connaît pas personnellement. Ce phénomène reflète une tendance de la culture Internet à généraliser les termes affectueux pour créer une ambiance communautaire.
Une dérive du sens original
Une proportion notable d’hommes âgés de 16 à 35 ans perçoivent le terme “bestie” comme un code utilisé par certaines jeunes femmes pour dissimuler une relation amoureuse. Cette hypothèse, parfois influencée par des préjugés machistes, est remise en question par des témoignages féminins qui soulignent la complexité du terme. Son utilisation et ses implications méritent un examen plus approfondi.
Le mot “bestie” est principalement employé par des jeunes femmes âgées de 14 à 28 ans, bien que son usage s’étende davantage aux générations plus âgées qu’on ne l’aurait imaginé. Toutefois, il est souvent utilisé de manière figurative par les plus jeunes, ce qui accentue son ambiguïté.
Pour certaines jeunes femmes, une “bestie” est tout simplement la partenaire idéale pour tout partager, même les ragots. Elles affirment qu’il s’agit d’une amie de confiance, à qui l’on peut confier ses secrets sans risque de trahison. Au moins 2 sur 10 des témoins définissent la “bestie” comme la meilleure amie fidèle et sincère.
Entre autres, 3 sur 10 des répondants assimilent le mot “bestie” à une sœur de cœur, une alliée inestimable dans la vie. Mais 3 jusqu’à 5 reconnaissent que le mot est aujourd’hui utilisé dans des contextes bien différents, parfois pour dissimuler une relation intime ou amoureuse.
Bestie : meilleure amie ou plus encore ?
Pour certaines jeunes femmes, une “bestie” est la confidente par excellence. Cependant, d’autres témoignages révèlent que ce lien peut dépasser le cadre de l’amitié. Nadine* et Sandra*, colocataires depuis plus de trois ans, ont témoigné que le mot “bestie” va bien au-delà pour elles.
Si Nadine a d’abord hésité à tout révéler, Sandra, qui semble tout contrôler dans la relation, n’a pas eu peur de s’exprimer et a même encouragé Didine (ndlr : bien que des pseudonymes ont été utilisés, certaines besties s’attribuent des petits noms affectueux) à répondre sans gêne.
Comme mentionné précédemment, ces deux besties partagent tout, y compris des moments d’intimité.
« Anpil fwa, mwen konn patisipe nan kèk moman plezi ant Sandra ak mari l… Nap fè VVS nou », témoigne Nadine.
Elle a utilisé l’expression VVS (Voye Vi Sal) pour décrire une partie à trois, ajoutant qu’ils fument souvent de l’herbe, boivent beaucoup d’alcool et couchent ensemble.
Considérée comme une sœur, voire une mère, par Nadine au début de l’entretien, elle sert souvent de “roue de secours” à sa sœur en l’absence de son copain : « Nou konn bay tèt nou plezi tou ».
Sandra, de son côté, n’a rien démenti. Au contraire, elle estime qu’elles sont de vraies besties, car elle prend soin de sa meilleure amie comme d’une petite sœur, et elles sont toujours présentes l’une pour l’autre.
Certaines jeunes femmes ont plus d’une bestie. Astride*, 21 ans, mannequin dans une agence de Port-au-Prince, raconte que ses besties sont comme des sœurs et des confidentes.
Si Astride craignait de partager ses histoires liées au mot “bestie”, Esther*, par son aveu, l’a encouragée à se confier davantage. Esther n’est pas du genre à cacher son orientation sexuelle :
« Ou madi…, di w madi…, dan. Pa gen koze bestie epi nous youn ap woule K**k lòt anba anba… »
Elle estime que les filles d’aujourd’hui doivent assumer leurs choix et leurs actes :
« Pa gen baay bestie, oui, deux bestie ka vin m nan frote k**k, men pa bay bestie pot chay, ou madi admet dakò li, wap fè chaw**y fè l an granmiun ! Ou ka toujou fè l ak bestiw siw vle ».
Initiée par une bestie
Astride*, citée plus haut, explique qu’une de ses besties a su la réconforter le soir de son 20e anniversaire, après une déception amoureuse. Son petit ami entretenait une liaison avec une de ses amies, ce qu’elle a découvert ce soir-là. À la question « si c’était une bestie ? », elle a ri et répondu : « plus maintenant ». Toutes ne sont donc pas de véritables “best”.
Cette soirée d’anniversaire fut pour elle l’une des meilleures. Elle raconte que sa bestie, Nathalie*, a rendu cette nuit inoubliable en lui faisant découvrir les sensations d’un rapport sexuel entre deux femmes. Elle estime que Nathalie est très douée, au point qu’elle n’est pas prête à oublier ces moments intenses qui ont effacé son ex de son esprit et changé sa vie.
Une autre perspective
Cependant, une faible proportion de femmes rejette cette logique de “bestie”. Clara*, qui gère un petit studio de beauté à Delmas, déclare :
« Depi tèt ou fèb, yap manje w. Mwen, m pa gen bestie, mwen plis gen zanmi gason, nou pale de tout bagay, men depi younn ta rive nan lòt sijè sa ak mwen, se dènye fwa wap abòde l, m klè sou sa epi m pa kòlèt mwen chwazi ki mòd zanmi pou m genyen ».
Toutes les jeunes femmes interrogées n’ont pas souhaité s’exprimer ouvertement, mais de nombreux témoignages montrent qu’une relation entre “besties” peut parfois masquer une complicité amoureuse, surtout chez celles qui n’assument pas leur orientation sexuelle ou peinent à l’exhiber par crainte de jugements de la société.
La vision masculine du terme “bestie”
Du côté des hommes, beaucoup se méfient de l’influence des “besties”. Andy* explique qu’il évite de sortir avec des filles ayant trop de “besties” :
« Mwen pa renmen lè bestie yo se konparèl patnè an m, li ka gen yon move enfliyans anwoy. »
Kerry*, quant à lui, raconte qu’il a dû « ouvrir les yeux » de sa copine sur les intentions réelles de l’une de ses “besties”.
Sur les réseaux sociaux, notamment sur les statuts WhatsApp, il est fréquent de voir des jeunes femmes publier des photos avec des légendes tendres comme « bae », « m renmen w bestie », « m renmen w bae », « I love u », « ti lanmou m », « ou se tout mwen », ou encore « Bestie for ever ». Ces messages soulignent l’ambiguïté du terme, souvent utilisé pour brouiller les intentions réelles.
À travers les témoignages parfois choquants, tendres, ou libérateurs, une chose est sûre : le mot “bestie” n’est plus un simple mot d’amitié. C’est un symbole de complexité relationnelle, un miroir de notre époque, où les frontières entre l’amitié, l’amour et l’identité deviennent de plus en plus floues.
— *Par souci d’anonymat, des noms ont été modifiés.

